Bonjour le monde,

J’espère que votre cheminement terrestre se déroule sans trop d’encombres. Que jamais la flamme ne s’éteint complètement même au cœur des puissants coups de vent. Je repense à la conclusion de mon dernier article et aux réactions que vous avez eues en commentaires ou en privé, et je crois qu’elles étaient unanimes. Pour tout vous avouer, j’ai fini par basculer de votre côté aussi assez rapidement lors de cette campagne d’été : impossible de garder les portes de mes émotions fermées contre vents et marées. C’était trop fort…

 

La suite des aventures >>

Quotidien

Random – Vie de base.
J’ai découvert en arrivant que mon nom n’apparaissait pas au tableau des Petites Marie du mois de décembre. Surprise ! Apparemment les campagnards d’été sont dispensés de cette tâche collective, je ne m’en rappelais pas et m’étais préparée à sacrifier une ou deux matinée(s) à récurer le sol du Skua. C’est presque avec un brin de nostalgie que je me résous à faire une croix là-dessus (presque, ça disparait vite ! :p).
Bientôt, Rémy (nouveau bibams) dépose sur le buffet des annonces une feuille d’inscription pour une formation aux premiers secours. « Obligatoire pour les nouveaux arrivants ». Je ne suis pas considérée comme nouvelle arrivante pour ce point, mais décide tout de même de m’y rendre. On ne révise jamais assez les gestes qui sauvent, une couche de plus ne fait pas de mal même après un rappel très frais sur le Marion Dufresne. J’ai dû suivre 5 ou 6 fois cette formation dans les TAAF, et j’ai pourtant la frustrante impression de ne pas retenir les choses comme il faudrait.

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Comment ça, le but n’est pas d’étouffer son VSC ? (featuring le brancard, mes mains, et la tête de Yann, VSC mercure 2018)

 

Au détour d’une baignade…

Baignaaaaaaaaade !!!!

Aujourd’hui, c’est baignade ! Enfin, pas toute la journée bien sûr. Mais l’océan est relativement calme et ça tombe pas trop mal dans l’emploi du temps des personnes concernées pour la sécurité, alors c’est décidé, on pose la feuille de demande d’autorisation baignade sur le buffet du Skua. La case « Participants » se remplit rapidement d’un paquet de prénoms et surnoms des personnes intéressées pour aller se baigner, et les sourires fleurissent sur les visages. Bientôt, les visas salvateurs du chef de district, du médecin et du chef sécu viennent valider l’affaire. Yes !

Je n’ai pas emmené ma combi avec moi cette fois-ci, trop encombrante pour mon seul bagage avion de campagnarde d’été (elle était arrivée dans mes malles lors de mon hivernage). Heureusement, il y en a quelques unes à disposition de tout le monde au hangar appro ! C’est Alex qui s’en occupe dans la mission 69, et c’est donc lui qui m’accompagne faire mon shopping gratuit en début d’après-midi. Je trouve des palmes, un masque et un tuba, ainsi qu’une combinaison 5 mm. Bon. J’ai peur d’avoir un peu froid dans l’eau, habituée à ma combinaison intégrale 7 mm l’an passé, d’autant plus que celle-ci contrairement à la mienne n’a pas de capuche. Tant pis, pour rien au monde je ne raterais ce bain !

De retour dans ma chambre au Chionis, je file enfiler mon maillot et redécouvre la joie de me glisser à sec dans une combinaison de plongée (un chouia trop petite en plus). On rentre le ventre, on secoue les bras en l’air, et ça finit par s’ajuster pas trop mal ! Vite vite je suis en retard sur l’heure prévue de début de baignade, or je me suis portée volontaire pour être de ceux qui surveillent aussi (deux personnes minimum restant en permanence au bord de l’eau et comptant les baigneurs). Je chausse les tongs et descends l’allée centrale de la base avant d’emprunter le chemin qui mène à la Cale. J’attrape au passage un bâton pour me protéger des dizaines de mâles otaries qui s’y prélassent sur le béton : heureusement, ils ne sont pas autant sur les nerfs à cet endroit qu’au niveau de la MAE car ils ne protègent aucun harem de femelles ici. Mon passage au milieu d’eux en fait malgré tout redresser quelques uns dont les grognements excitent les voisins. Je ne traine pas et rejoins en slalomant le groupe d’hivernants déjà formé au bout de la Cale.

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Isabelle ne voit rien dans son masque embué.

Le ciel est couvert et l’eau un peu trouble. Ce ne sont pas les conditions rêvées, mais je sais que ce sera sûrement la seule occasion que j’aurai de me baigner durant mon court séjour sur l’île.

« Isa, tu y vas ? »

L’échelle qui permet la descente à l’eau vient d’être installée, avec précautions comme toujours pour ne pas glisser sur le tapis d’algues détrempé qui sert de moquette à la Cale en cet endroit. Le médecin Rémy est bien là avec sa valise d’oxygénation et son matériel de premiers secours en cas de problème. On a des radios pour communiquer, le chef de district est là, tout est bon.

« BCR, BCR pour la Cale sur le 12, BCR, BCR pour la Cale sur le 12 ? »

Pendant que le bureau des com’ radio est tenu au courant du commencement de la baignade, on m’interpelle donc.

« Vous n’êtes pas déjà 6 ? Je veux bien moi, mais si vous voulez je commence par surveiller ? »

Seules 6 personnes à la fois maximum peuvent être à l’eau, on se relaie donc entre ceux qui se baignent et ceux qui restent dehors pour surveiller.

« Non non, vas-y 🙂 »

Il ne faut pas me le répéter trois fois. Je visse le masque sur ma tête, enfile les palmes, et rejoins l’échelle avec cette démarche si poétique connue de quiconque ayant déjà marché avec des palmes aux pieds. Barreau après barreau, je frissonne d’avance alors que je me rapproche de l’eau.

Pied #1 immergé..

Pied #2 immergé….

Vague surprise m’immergeant jusqu’aux cuisses ! Gloups.

Je me jette toute entière, plus rien à perdre. Comme prévu, l’eau s’engouffre à l’intérieur de la combinaison tout au tour de mon cou et ruisselle au contact de ma peau jusqu’à mes pieds. Je serre les dents et…

« … »

« Eh ! Elle est super bonne les gens ! :O »

Woohoo ! Je pense pouvoir affirmer que je n’ai jamais connu l’océan si bon ici avant aujourd’hui. Bien que moins couverte que toutes les fois précédentes, je ne ressens pas une once de froid, même la tête sous l’eau alors que j’en avais d’habitude mal aux oreilles.

S’en suit un ballet magique où je disparais dans ma bulle d’émerveillement. Je nage en solo, ou plutôt en « solo humain » car je suis loin d’être seule en réalité. D’imposants mâles portant leur centaine (+++) de kilos de muscles tournicotent autour de moi, leurs grands yeux ressemblant de façon si enfantine à ceux des pups lorsqu’ils lancent leurs regards en arrière. J’évite tout mouvement brusque de peur de les effrayer et de déclencher une réaction de défense de leur part, mais je sais qu’au fond ici ils ne me feront rien. D’un coup de palmure ils se retrouvent à frôler les rochers du fond, à crever la surface de l’océan, à décrire de grandes spirales de part et d’autre de mon corps. Aucun enfant à l’eau, nous sommes dans la période creuse de l’année où les pups de 2017 sont déjà partis en mer pour plusieurs années, et ceux de 2018 à peine nés ne se sont pas encore aventurés hors de leurs rochers protecteurs. C’est différent, mais pas moins intense. Une femelle plus curieuse vient jouer avec moi et m’en rappelle une autre (ou peut-être la même, qui sait ?) l’an passé : pendant de longues minutes nous nous poursuivons l’une et l’autre sans nous quitter du regard, demi-tours et pirouettes plus ou moins maitrisées au programme. Lorsqu’elle s’éloigne un peu trop vite elle stoppe sa course, et semble attendre en me fixant que je la rejoigne pour repartir. Si je décide moi de changer de cap, c’est elle qui adapte sa navigation sur la mienne et réapparait sous mes yeux au bout de quelques secondes. J’aime à penser qu’elle s’amuse, qu’elle a conscience de l’échange qui est en train de se créer, qu’elle se demande quel est ce drôle d’animal pas très doué pour se déplacer entre deux flots.

La température clémente me permet de rester un long moment ainsi. Régulièrement je sors la tête de l’eau pour vérifier que je ne m’éloigne pas de la zone de baignade autorisée, et pour demander à ceux restés sur la Cale s’il est nécessaire que je remonte pour surveiller et échanger ma place avec l’un d’entre eux. On me répond par la négative à chaque fois.

Quand finalement je m’extirpe hors de l’eau bien plus tard, toujours pas refroidie et des otaries plein les yeux, Yoann l’électricien Centrale se décide à aller nager après avoir attendu jusque là. Il finit de fermer sa combinaison, enfile ses palmes, se retourne dos à l’océan au niveau de l’échelle, agrippe les barres métalliques, pose le pied sur le premier barreau, et…

*grésillement de radio*
« Yoann, Yoann pour Alex sur le 12. Yoann, Yoann pour Alex sur le 12 ! »

Nous reconnaissons tous à travers la VHF la voix de l’autre Alex de la base, le Chef Centrale, le duo de Yoann en ce qui concerne le traitement des eaux de pluie et la maintenance des groupes électrogènes qui fournissent l’électricité à toute la base.

« Yo ! Attends, y’a Alex qui t’appelle ! »

Il n’aura pas eu le temps d’atteindre l’eau, le voilà qui remonte malgré lui depuis le seul barreau qu’il avait eu le temps d’atteindre. La baignade ne sera pas pour aujourd’hui : il y a un problème à la Centrale, le groupe électrogène en fonction a sauté et Yoann doit remonter tout de suite aider son collègue à relancer tout ça pour que tous les appareils électriques de la base et de Pointe B ne se retrouvent pas à court d’alimentation (ils tiennent heureusement quelques dizaines de minutes sur batteries de secours lorsque le courant est interrompu).

C’est ainsi dans les TAAF. Nous sommes entourés de merveilles mais la réalité peut très vite et à tout moment nous ramener à des préoccupations très terre à terre. Que ce soit en semaine, en weekend, ou même à 3h du matin, il faut réagir vite.

 

 

Quotidien

Je me surprends régulièrement à avoir des élans d’affection intérieurs pour tout et n’importe quoi autour de moi. Le carrelage qui orne les murs dans ma salle de bain, le revêtement si imparfait des allées de la base, le plafond en polystyrène de la salle commune, l’interface graphique des boîtes-mails IPEV, le distributeur de papier toilette de Géophy… Tout ici m’est cher et mon regard s’y perd en évasion en l’espace d’une fraction de seconde. Je laisse à chaque fois le temps à mon cœur et à mon cerveau de s’harmoniser un tant soit peu et d’accepter cet amour qui même à moi me parait parfois bien décalé et drôle. Pourtant il est là, puissant. Et plus les jours passent, moins je m’y oppose.

La version brute et non censurée de ces sentiments, écrite le 7 décembre (que je ne comptais pas partager au départ, et puis zut)  : 

C’est con comme perdre mon regard sur le sol en béton disgracieusement éclaté de la descente de Géophy me prend au tripes. C’est con comme pousser la porte de la salle de sport pour aller y voir notre photo d’équipe crossfit 67-68 affichée au mur m’a pris 10 jours et plusieurs battements de cœur accélérés. C’est con comme une dalle de polystyrène au plafond peut me donner l’envie de pleurer alors que les vannes des souvenirs s’ouvrent sous le poids des grandes eaux.
C’est con comme je commence mes phrases par « c’est con » pour qu’on ne me prenne pas trop pour une folle, alors qu’il n’y a je pense rien de plus sensé que cela. Cette base, cette île, sont un tel concentré de vécu, de partage, d’expérience, de ressentis, d’émotions poussées aux extrêmes, que tout mon corps s’abandonne dans les retrouvailles. Elles sont puissantes et certainement déstabilisantes, mais mon dieu qu’elles sont bonnes.
Sinon rien n’a changé. J’ai même retrouvé mes chaussons à l’endroit même où je les avais laissés à l’entrée du Skua. Ils n’ont pas bougé.

 

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Ce matin-là de décembre, ma sœur m’avait envoyé par mail une photo de son jardin au réveil, recouvert d’une importante épaisseur de neige alpine. Ma réponse a été celle-ci ! 😀 Petite pause le même jour devant le bâtiment de Pointe B, entre deux maintenances instrumentales avec Yann.

 

Là-haut

La fin de la campagne d’été approche déjà, et je n’ai pour le moment participé à aucune sortie hors base hormis m’être rendue à Pointe B et à la cabane d’Antonelli (mais ça compte pas !). Je le savais avant de revenir, le temps serait compté sur place avec tout ce qu’il y a à faire niveau boulot. J’espérais pour autant réussir à m’éloigner un peu de la base au moins une fois, replonger un coup dans les paysages sauvages du volcan.

C’est ce qui peut enfin se faire en ce 17 décembre : unique sortie, mais quelle sortie !

Pour vous expliquer le mieux possible, il faut d’abord que je vous rappelle que toute l’île Amsterdam n’est pas accessible aux hivernants (et à quiconque d’ailleurs) : certaines zones particulièrement fragiles ou aux écosystèmes très sensibles sont interdites d’accès sauf autorisations spéciales attribuées à seulement un ou deux programmes scientifiques bien précis qui se voient octroyer un nombre fini de droits d’entrée par an. C’est le cas par exemple des falaises d’Entrecasteaux, et du Plateau des Tourbières, où j’avais pu me rendre pendant mon hivernage en accompagnant Marine sur son programme de suivi des oiseaux (albatros et manchots). En général tous les hivernants ont l’occasion de s’y rendre au moins une fois dans l’année en se greffant aux programmes d’ornithologie ou de suivi botanique (il faut en effet pour des raisons de sécurité être au moins 3 personnes pour partir en manip hors base, le botaniste et l’ornithologue ont donc toujours besoin d’accompagnateurs pour se rendre à ces endroits).
D’autres zones sont interdites d’accès et ne bénéficient pas d’exceptions régulières : il y a nouvellement (depuis 2017) la montée au Mont du Fernand ! J’ai appris cela en revenant sur Ams cette année : il est maintenant impossible de monter à pieds sur le Fernand comme je l’avais fait en septembre 2016 car la Réserve Naturelle estime que le passage des hivernants abime trop la végétation sur les pentes raides de ses contreforts. Seules les maintenances du relai radio qui se trouve à son sommet sont maintenues aux OPs via dépose par hélicoptère. Enfin, il y a la Caldeira, ce large cratère sommital de l’île bordé par les falaises de La Dives :

 

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Liste non exhaustive des zones dont l’accès est strictement réglementé sur Ams. Entrecasteaux pour protéger les colonies d’albatros à becs jaunes, de gorfous sauteurs subantarctiques, et d’albatros fuligineux à dos sombres, qui sont extrêmement affaiblis depuis plusieurs années par une épidémie de choléra aviaire et l’invasion des rats et souris. Le Plateau des Tourbières pour protéger son sol spongieux recouvert de mousses très fragiles mais aussi la zone de nidification de l’albatros d’Amsterdam, oiseau marin le plus rare et en danger au monde qui ne se reproduit que sur cette petite zone de quelques kilomètres carrés sur Terre. Le Fernand, pour les raisons expliquées ci-dessus. (cliquer pour ouvrir en grand)

 

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La Caldeira est le vestige dans le paysage de la dernière des deux phases éruptives importantes ayant entrainé la formation de l’île Amsterdam (la première avait formé le grand cratère bordé par le Mont du Fernand). Elle contenait un lac de lave qui a alimenté plusieurs étapes d’épanchement vers l’ouest puis le nord, et est aujourd’hui constituée d’un milieu très humide et fragile.

Entre OP3 et OP4 2014, une équipe de paléoclimatologues métropolitains avait obtenu l’autorisation exceptionnelle de la Réserve Naturelle et des TAAF d’accéder à cette zone pour mener une campagne de carottage à l’intérieur de la Caldeira, qui permettrait d’étudier la composition chimique des premiers mètres de sédiments et d’en déduire l’évolution du climat passé dans la région. Ils travaillent depuis sur l’exploitation de ces échantillons et des données qu’ils en tirent.
Il se trouve que j’ai déjà croisé l’un des chercheurs de cette équipe dans le cadre de mon travail sur le mercure atmosphérique, et lorsqu’il a su que j’étais sur Ams en ce moment il a sauté sur l’occasion. L’équipe s’est en effet rendue compte depuis les carottages de 2014 qu’il leur manque des échantillons importants pour la compréhension complète de leur étude : des prélèvements de régolithe, ce matériel meuble de surface qui peut être facilement mobilisé par les pluies ou le vent, sous forme de terre, de poussière, de petits cailloux.

Une demande officielle de leur part a donc été faite auprès des administrations concernées pour que je puisse me rendre une journée dans la Caldeira collecter quelques échantillons de régolithe en des points approximatifs détaillés dans un protocole soumis pour approbation. L’autorisation est tombée il y a quelques jours seulement : un document signé du Préfet nous est parvenu par le biais des VSC de la Réserve Naturelle. J’ai le droit d’aller effectuer les prélèvements à condition d’être accompagnée par au moins un agent de la Réserve, et dans la limite de 3 personnes en tout (le minimum sécu) pour limiter notre impact. Ce sont finalement deux agents de la resnat qui m’accompagnent aujourd’hui : Corentin (VSC « flore et habitat » 68 sortant) et son successeur de la mission 69 Gabriel. Ils vont en profiter pour effectuer des inventaires botaniques dans la Caldeira et ainsi compléter un peu plus la carte floristique de l’île commencée par Julien (prédécesseur de Corentin) lors de mon hivernage.

Les consignes sont strictes cependant : port de raquettes obligatoire dès qu’on entre dans l’enceinte de la Caldeira pour abimer le moins possible les mousses, et interdiction de s’aventurer au niveau des lacs et des zones les plus humides, nous devons rester au pied des falaises qui bordent le cratère (c’est là que les échantillons doivent être récoltés).

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Le transit que nous avons effectué. Retour sur base par le même chemin qu’à l’aller. Nous sommes passés au départ par la Dives, au dessus-des falaises (et donc hors zone protégée) car il me fallait prélever une partie des échantillons sur la crête en hauteur et pas seulement en bas. (cliquer pour ouvrir en grand)

En ce matin du 17 décembre donc, je retrouve Corentin et Gabriel au Skua pour préparer nos sandwichs. L’excitation est là, même si le temps est très couvert. On le savait, c’était prévu, mais il reste peu de jours avant l’arrivée du Marion Dufresne et nous n’avons pas eu le choix dans la date. Nous allons être dans les nuages mais il ne doit normalement ni faire trop froid, ni y avoir trop de vent ou de pluie, bref > safety first.

Vivres fourrées dans les sacs à dos, raquettes attachées sur les côtés, bâtons de marche pour soulager les genoux, matériel de prélèvement de régolithe dans mon sac, nous voilà prêts ! Je m’engage avec eux sur le célèbre (enfin, ici… !) transit d’Entrecasteaux qui après près de 900 mètres de dénivelé positif va nous conduire jusqu’au sommet de l’île : La Dives.

 

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Gabriel et Corentin au niveau du premier point d’arrêt traditionnel (vous souvenez-vous du panneau en bois en forme de flèche gravé « Entrecasteaux » ? Nous y sommes ! Pour vous rafraichir la mémoire, CLIQUER ICI)
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Les joies d’un transit avec des botanistes… ! 🙂 À la moindre petite mousse vous les retrouvez le nez vissé au sol ! (La blague c’est pour la forme, en vrai c’est super intéressant tout ce qu’ils peuvent raconter sur un brin d’herbe)
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Silhouette d’outre-tombe dans le brouillard grandissant… Les roches vivantes du volcan !
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Enfin, les pantalons couverts de boue jusqu’aux cuisses et dégoulinant d’un mélange de sueur et de condensation nuageuse, nous débouchons sur le (toujours) impressionnant panorama de la Caldeira. C’est une première pour Gabriel : s’il a déjà bien vadrouillé sur l’île pour la passation avec Corentin depuis son arrivée il y a trois semaines, il n’était pas encore monté vers les sommets et n’avait encore jamais vu ces paysages.
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Je n’étais pas sûre de pouvoir revenir ici un jour, et m’y voilà. Pendant que Gabriel lance un appel radio au BCR pour les prévenir de notre position, je savoure l’instant (et un cookie).
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Pas de temps à perdre, la journée va être longue. Nous entamons la montée sur la crête de la Caldeira.
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Petit panorama à ouvrir en plus grand en cliquant dessus 🙂
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Gab’ et Coco sur le chemin. Nous avons de la chance, le voile nuageux s’est pour l’instant levé autour de nous et nous permet d’admirer la Caldeira vue d’en haut !
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La Dives est dans les nuages au fond, alors qu’on voit bien se détacher les deux barres rocheuses marquant l’effondrement de la chambre magmatique : la Grande Marche (la plus massive derrière) et la Barre des Toubibs (trait noir plus fin devant).
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On retrouve les deux barres depuis le sommet de la Dives ! C’est l’heure du pique-nique.
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La vue se rebouche petit à petit..
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Cicatrices volcaniques.
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Nous sommes à peine redescendus de quelques dizaines de mètres sur l’arête ouest de la Dives que le sommet disparait dans le brouillard.
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Dans une bonne heure nous serons en bas !
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Gab’ face au vide.
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Cette petite crête nous permet de descendre dans la Caldeira depuis l’arête de la Dives sans avoir à contourner entièrement le cratère. Nous n’enfilons pas encore les raquettes : dans une pente comme celle-ci, nous risquerions plus d’arracher par plaques entières la végétation.
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Photoception !
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🙂 (Corentin à la recherche de la fougère rare derrière) (je crois qu’il l’a trouvée !)
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Un couple de skuas subantarctiques vient se poser à quelques mètres de moi. Leur comportement sur la défensive trahit la présence proche de leur nid abritant un œuf ou un petit. Ils m’observent, sur le qui-vive.
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Quand un autre skua a le malheur de survoler la zone, il est accueilli par de puissants cris qui résonnent tels des coups de fusils dans le silence total qui nous entoure.
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Jusqu’au bout ! Tant qu’il ne s’est pas assez éloigné, le visiteur se fait littéralement crier dessus.
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Pas content.
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Un trou sans fin à mes pieds, des fougères, Ams quoi.
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Bon, mine de rien, on est là pour bosser ! Arrivés en bas des contreforts de la Dives, raquettes à présent aux pieds, j’attaque le sixième prélèvement de régolithe de la journée pendant que les gars comptent les herbes.

Il faut à chaque fois repérer les affleurements rocheux au milieu de toute cette végétation. Des repérages ont été faits par l’équipe paléoclimat en amont avec les images satellite et la carte topo pour situer à peu près les lieux de collecte à viser, mais une fois sur le terrain il est parfois difficile de trouver de la matière meuble correspondant aux critères annoncés.

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Extrait du rapport de manip’ que j’ai rédigé pour le laboratoire concerné après coup. (Bonus non inclus dans la version officielle : le peson que j’ai utilisé pour peser les échantillons de sol m’a été prêté par Chloé (nouvelle écologue) pour la journée : c’est celui qui sert à peser les pups ! :D)
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Lunaire…
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Un petit plantain !
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Après quelques heures au contact des botanistes… on a perdu Isa.
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Avouez que c’est pas moche comme brin d’herbe ( 🙂 🙂 🙂 )
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Les nuages ne nous laissent pas profiter autant que possible de toute la beauté du paysage, mais je m’applique à transformer en souvenirs tout ce que mes yeux peuvent atteindre. Il n’y a pas grand monde qui a eu la chance de fouler cet endroit depuis un bon nombre d’années.
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Même dans la brume, les remparts qui montent à la Dives sont impressionnants. Peut-être même plus que par beau temps, tant ils paraissent monter sans fin vers le ciel.
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No man’s land.
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Corentin mène le bal, GPS en main pour repérer la position approximative de mon prochain échantillon.
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Bascule.
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Il n’existe point de manip sans photo de groupe de manip ! Cet adage fait certainement partie du top10 des TAAF.
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Alors que je crapahute à la recherche de sol à nu pour collecter un peu de matière, un skua bien curieux s’approche de Corentin et Gab qui m’attendent plus bas. Sans gêne, il commence à… manger mon sac !
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Le copain curieux.
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À plusieurs reprises il saisit l’attache et tente de la tirer vers lui. L’ambiance est un peu surréelle. Nous sommes entourés d’une fumée de nuage, et le claquement de son bec sur le plastique troue le silence qui l’accompagne.
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L’oiseau sur son rocher… Tout un poème.
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Les mousses rappellent celles du Plateau des Tourbières. Il y en a pour tous les goûts niveau texture, couleur, consistance, taille et forme.
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Un regard en arrière avant de descendre la Grande Marche. Voilà que ça se découvre à nouveau.
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Cette photo sera la dernière de notre périple. À cette heure, nous commençons à sérieusement accélérer le pas. En effet, l’échantillonnage a été plus long que prévu, et il nous reste encore du matériel à collecter avant de redescendre. Or le jour ne va pas tarder à tomber, et il n’est pas question de rentrer de nuit : trop dangereux.

 

Nous réussissons heureusement à terminer la collecte et à rejoindre le nord de la crête de la Dives au niveau du transit d’Entrecasteaux. La redescente jusqu’à la base se fait au pas de course, et c’est les jambes en compote mais avec le sourire et une heure de moins au chrono habituel que nous atteignons enfin les bâtiments salvateurs, pile à l’heure pour dîner 🙂

 

Quotidien

Je crois qu’on peut officiellement dire que j’ai échoué dans mon projet de ne pas trop m’attacher. En l’espace de quelques semaines ces personnes ont pris une importance folle dans ma petite existence. Chaque soir ou presque je reste des heures au Skua à discuter avec les hivernants. J’ai soif de ces échanges, soif décuplée par le fait que je sais le temps compté. C’est ça aussi la campagne d’été. Tout le monde a conscience que le groupe tel qu’il est aujourd’hui est très éphémère, alors on profite. Vous trouverez rarement de mois plus festif dans une mission que celui de décembre. Après une journée de travail, on décompresse en musique, on danse, on se confie sur des sujets qu’encore une fois on n’aborderait jamais si vite ailleurs, on parle, on écoute, on parle, on parle, on danse et on chante. Chaque soir est convivial, que ce soit en restant posés tranquillement dans les canapés et au billard, ou en organisant des soirées plus folles les unes que les autres qui nous ont conduit pour l’instant jusqu’à l’Otarie Club, cette grotte située quelques dizaines de mètres au-dessus de Géophy, et dans laquelle nous avons vécu une nuit mémorable autour d’un immense feu de bois, sono à fond les cailloux. Un mois, c’est trop peu pour avoir le temps de prêter attention aux défauts des gens, même si j’en avais eu l’envie (ce qui n’est de toute façon pas vraiment dans mon tempérament). J’apprécie la présence de chacun avec un sentiment de bonheur plus qu’agréable, et plus aucune comparaison n’a lieu d’être avec ma mission. C’est une autre aventure, qui m’apporte différemment mais tout aussi intensément.
Je m’attache, oh oui je m’attache. Ça va faire mal.

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