Hey,

On y retourne. Ok ? Ok.

Le second commencement

L’OP3 se termine sous des trombes d’eau. Audrey, qui pendant un an a été le médecin de la base Martin de Viviès, s’envole dans le dernier hélico… Le pilote lui offre un petit vol spécial d’au-revoir, et comme pour Nicolas il y a un an il repasse devant la DZ avant de filer vers le Marion. La ola est de mise au passage de l’appareil vitesse grand V, et les mains s’agitent au-dessus de nos têtes et derrière les vitres du cockpit.

Les quelques instants qui suivent ont ce goût étrange de calme après la tempête, de silence trop pesant et de désarroi mêlé d’émotions, si propre aux fins d’OP. Quand ça y est, c’est fini, l’isolement reprend son droit. Pour la plupart des personnes autour de moi, présentes sur l’île depuis un moment, c’est un retour à la normale après quelques jours d’agitation. Pour les nouveaux arrivants, c’est enfin le vrai début de l’aventure. Pour moi, et peut-être pour les trois autres campagnards qui vont rester un mois eux-aussi et pour qui ce séjour dans les TAAF n’est pas une première, c’est un sentiment de chance de faire partie de ceux qui restent, et non de ceux qui viennent déjà de repartir.

Tous ensemble ou presque, nous nous dirigeons vers le banc de la solitude. Les traditions ont la vie dure… 🙂 La pluie frôle le torrentiel et chaque fibre de chaque vêtement que je porte s’imbibe d’eau jusqu’à plus soif. Marrant comme la météo est un exact miroir de l’OP3 2015 quand j’étais arrivée pour l’hivernage : j’étais sortie de l’hélicoptère sous un déluge (alors qu’il a fait cette fois-ci très beau à notre arrivée) et le Marion était reparti quelques jours plus tard sous un grand soleil.

Les zézettes, ces petites radios VHF que nous utilisons pour communiquer entre nous sur les districts et avec le Marion, s’activent. Au bout « du fil », Audrey nous envoie ses derniers au revoir. Le bateau est encore là, devant, plus pour longtemps. On dégouline et on dégouline encore, et je me demande comment elle va, là-bas. Je ne sais que trop bien ce qu’est un départ.

 

Quotidien

La vie insulaire s’installe.

À Géophy, c’est l’agitation des grands jours. Les passations de consigne entre VSC commencent, ils ont un petit mois top chrono pour passer le bébé. On montre les bureaux aux nouveaux arrivants, on présente les interfaces de travail, les routines journalières, hebdomadaires, les petits trucs à savoir et qu’on a appris avec l’expérience. Les habitudes capricieuses de tel ou tel analyseur, la fâcheuse tendance à buguer de ce logiciel, la combine pour gagner 5 minutes dans la combinaison de ces données. La motivation et l’excitation se lisent sur les visages de l’équipe scientifique 69. Enfin ils y sont.

De mon côté, je vis une phase assez étrange qui ne durera pas plus de quelques jours : me retrouver dans ces lieux connus déclenche en moi un besoin fort de serrer dans mes bras mes compagnons d’aventure de 2016 : Guillaume, Marine, Quentin, … la liste continue et ça me prend sans prévenir en tout lieu de la base. L’envie de partager ça avec eux, de me retourner et de les découvrir derrière moi… Alors je ferme les yeux, je souris et les imagine là.

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Un soir de pleine lune, depuis le bâtiment Chionis où je loge pour la campagne d’été. En jaune à gauche : la coop (petite boutique où l’on peut trouver des produits d’hygiène et des souvenirs estampillés TAAF). En vert, le Pétrel où logent les VSC de la Réserve Naturelle et les ouvriers polyvalents.
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Les vieux amours… 🙂 Ciel étoilé sur base Martin de Viviès, le retour. En plus des deux bâtiments de la photo précédente, vous voyez à présent le Skua, gros bâtiment de vie commune (salle à manger, salon, salle ciné, cuisine et épicerie) sur la droite. On aperçoit même la Centrale derrière.
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Un petit saut dans l’Infini.
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Les arbres du Cabanon des marins sont toujours là ! La cheminée dépasse sur la droite, et la lumière qui émane de la végétation trahit la présence de vie au niveau de la cabane 😉 Toute personne ayant posé le pied sur Ams y garde forcément un bon souvenir.

 

Quotidien

Les jours passent, et malgré mes craintes je n’ai pas l’impression de les voir défiler à une vitesse folle. Je bois chaque instant, et réussis à jongler entre ma mission professionnelle et les moments de partage humain avec l’équipe. Niveau mercure tout avance comme prévu ou presque (il faut toujours quelques soucis matériels pour corser un peu la chose !). Avec Maroune en support, nous nous organisons pour former Yann sur l’ensemble des manips :

  • la mesure de la concentration du mercure atmosphérique élémentaire Hg(0), qui se fait avec un analyseur automatisé,
  • l’échantillonnage de filtres qui serviront à la mesure de la concentration du mercure atmosphérique réactif Hg(II),
  • la collecte des eaux de pluie pour mesure de leur concentration en mercure,
  • l’échantillonnage d’autres filtres et de petites cartouches de charbon qui vont être analysés par la suite pour étudier l’isotopie du mercure au niveau de notre site d’étude,
  • la collecte d’eau de pluie selon un autre dispositif afin d’étudier l’isotopie du mercure dans les précipitations.

Les allers-retours à Pointe B s’enchainent dans la bonne humeur, et petit à petit la to-do-list s’amenuise.

 

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« GMOStral, programme 1028 IPEV, Île Amsterdam » Cette caisse, que j’ai préparée au laboratoire à Grenoble il y a plusieurs mois déjà avant de l’envoyer jusqu’à Ams, contient du matériel nécessaire à la mise en place de nouvelles collectes de mercure. Elle a été déposée sur base par hélicoptère pendant l’OP, et il est maintenant temps de l’acheminer jusqu’à Pointe B. Pour cela, heureusement, nous avons la chance de pouvoir emprunter les « chemins tracteur » : passant plus en hauteur que le sentier côtier que nous suivons d’habitude pour nous rendre à la station atmosphérique, ils relient cette dernière à la base en une bonne quarantaine de minutes (à allure plus que réduite vu l’état du chemin). C’est le chef garage qui conduit le tracteur et sa remorque, il est l’un des seuls à en avoir l’autorisation dans l’équipe.
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Visite surprise devant les cuisines du Skua. Un gorfou sauteur aventurier s’est égaré sur base !
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Il est sympa, il a su que je n’aurai pas l’occasion de me rendre à Entrecasteaux durant mon court séjour : « Ça serait bête qu’elle reparte sans avoir vu un gorfou quand même ! »
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« Gorfou sur scirpe et béton »
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Attention ça va piquer !
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L’oiseau poursuit son tour de base et redescend l’allée centrale en passant devant le mât des couleurs.
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Le chef garage m’immortalise au détour d’un cliché 🙂
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Depuis ma dernière visite, l’hôpital d’Amsterdam a changé de couleur ! De jaune il est passé à bleu, grâce aux centaines de coups de spatule de l’équipe infra qui l’a recouvert d’enduit. Depuis la mission 67 (la mienne), il a en effet été décidé d’utiliser de l’enduit pour entretenir l’extérieur des bâtiments plutôt que de la peinture simple. L’objectif est (sauf erreur de ma part, ce qui est fort probable d’ailleurs) d’espacer les maintenances : avec le climat océanique très poussé, la peinture demandait d’être refaite très souvent.
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Autre détail que vous aurez peut-être remarqué sur la photo précédente tout en observant l’avancée de monsieur gorfou : la « pelouse » !

L’une des premières remarques qu’on m’a faite lorsque j’ai débarqué sur la DZ et retrouvé mes amis de la mission 68 a été : « Tu vas voir Isa, ça a changé sur la base 😉 »

On ne peut en effet pas passer à côté du changement quand on a vécu sur Ams avant 2017, et surtout quand on a passé des heures et des jours à entretenir les espaces verts de la base à coups de tondeuses, rotofils, rotolames, brouettes, rateaux et autres binettes. Les « base verte », comme on les appelle dans le jargon local, étaient pendant ma mission des demi-journées voire journées entières ‘banalisées’ pour l’ensemble du personnel : du médecin à l’informaticien, en passant par le chef de district et l’ornithologue, personne n’y coupait hormis le cuisinier qui devait bien nourrir tout ce petit monde, les personnes en manip hors-base professionnelle ce jour-là, et la Petite Marie qui s’occupait de son ménage habituel et aidait la cuisine à mettre en place les collations et le barbecue pour tous les apprentis-jardiniers. Une petite dizaine de fois dans l’année, avec une fréquence plus élevée en été et une occurrence obligatoire avant chaque passage du Marion Dufresne, les hivernants étaient donc réquisitionnés pour participer à l’entretien des espaces verts de Martin de Viviès : on tondait, désherbait, taillait, et ramassait tous les déchets verts à la main pour les évacuer au niveau d’une grande cuve en béton près de la Cale. Les pourtours des bâtiments, le long des allées, le long des chemins de câbles, le passage qui mène à la DZ et la DZ en elle-même, tout y passait ! Il ne fallait pas laisser un brin d’herbe volant qui risquerait de finir en fusée verte à l’arrivée de l’hélicoptère.

Les consignes ont évolué pendant la mission 68. À présent, les « base verte » sont réduites au strict minimum. Pas par fainéantise, je vous voir venir, mais pour des raisons de conservation ! La base est un vrai vivier d’espèces végétales introduites, et la Réserve Naturelle souhaite tendre de plus en plus vers un retour aux espèces natives de l’île. On tond moins (moins de dissémination de graines de plantes introduites avec le vent), on tente de ré-introduire de la végétation endogène autour des bâtiments, et on produit aussi moins de déchets verts qu’il fallait jusque là brûler plusieurs fois par an dans la cuve en béton (risques d’incendie, pollution, etc.).

Si les intentions sont louables, l’aspect visuel qui en résulte n’en laisse pas moins dubitatif quand on a connu « l’avant » ^^’ Ces espaces verts en friche envahis par les graminées donnent un air de base abandonnée et mal entretenue qui contraste avec les pelouses à l’anglaise qui accueillaient jusqu’ici chaque visite du Marion Dufresne. Sans parler du déguisement Cétélem offert à toute personne se trouvant à la DZ à l’atterrissage du premier hélico, car si cette zone est l’une des seules encore tondues pour des raisons de sécurité, on n’y ramasse maintenant plus l’herbe coupée qui reste sur place et n’attend que la tornade mécanique pour s’envoler droit dans vos cheveux impeccablement coiffés 🙂 M’enfin, tout ceci est grandement accessoire me direz-vous, et je serai d’accord avec vous.

Retrouvailles avec les pups

Vendredi 1er décembre 2017

Ce matin aurait pu accueillir un sommeil un peu plus prolongé que celui de la veille, mais c’était sans compter mon regard tombé hier soir sur le tableau d’affichage du Skua. « Manips pups, besoin 1 à 2 manipeurs par jour pour la MAE ». Plusieurs personnes s’étaient déjà portées volontaire au-dessous, et seule restait de libre une place pour ce matin, 6h. Ni une ni deux, j’ai effacé tout rêve de grasse matinée de mon cerveau et ai apposé mon nom dans ce dernier créneau de libre.

Ce matin j’aurais donc pu dormir un peu, mais c’est à 5h20 que ma montre m’a tirée de mes songes. Le jour déjà entièrement levé derrière les rideaux m’a accueillie d’une brise tiède, et c’est avec mon vieux bleu de travail amstellodamois que j’ai rejoint le BCR pour y retrouver Manon (écologue de la mission 68, successeur de Marine de ma mission), Chloé (écologue de la mission 69), et Cyprien (magné-sismo de la 69).

On attrape la planche de mesure, le peson, le carnet et les compteurs, et c’est parti !

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MAE de bon matin. Chloé et Manon sur la droite, gros mâle sous les rayons du soleil.
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Les otaries se fondent dans le décors, on peut en voir ici un paquet. Les repérez-vous ? 🙂
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En ce tout début de période de reproduction, le travail de Manon et Chloé consiste à compter chaque matin le nombre de nouveaux-nés présents dans la zone d’étude définie. La population de petits pups tout frais va exploser dans les jours à venir ! Ceux qui sont nés le jour-même ont souvent encore leur cordon ombilical attaché au ventre, et il n’est pas rare de tomber nez à poche avec un placenta qui traine sur un rocher (il n’y restera pas longtemps, les skuas et les pétrels s’en régaleront).
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Qui dit période de reproduction dit présence de gros mâles protégeant leurs harems. La MAE est sous tension, chaque déplacement d’otarie entraine des séries de grognements, rugissements, et charges impressionnantes à travers les rochers. Plus on s’approche de l’eau et plus le climat est tendu. Pour cette raison et parce que Chloé doit petit à petit prendre ses aises dans cet environnement délicat sous les conseils de Manon, les deux filles procèdent au comptage seules pendant que Cyprien et moi-même attendons assis sur des rochers plus en hauteur.
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Pendant que les filles se déplacent de rocher en rocher, suivant des lignes imaginaires pour inspecter chaque petit recoin à la recherche d’un Poupi à comptabiliser, je profite donc un peu plus haut de l’ambiance matinale. Ici un mâle se prélasse loin des harems côtiers.
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Ici une otarie fraichement sortie de l’eau, qui ralentit enfin un peu le rythme après avoir sprinté à travers les harems pour remonter jusqu’ici.

 

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Photo de Cyp’ ! Comme il est facile de se perdre en contemplations, tous sens en alerte. Au niveau de l’ouïe, c’est un peu comme tourner le bouton de son poste de radio en allant de fréquence en fréquence : l’oreille se concentre tour à tour sur les bêlements de pups, sur les hurlements des mères, sur les aboiements des mâles, sur le roulement des vagues ou les cris des skuas. L’odorat, lui, est réquisitionné tout entier pour ces effluves acres mêlant océan, excréments et phéromones en pagaille qui déplaisent tant à beaucoup d’hivernants. Personnellement, j’ai toujours aimé ces odeurs.
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Une fois le comptage fini, c’est le moment pour nous d’apporter notre aide aux deux écologues. Ces dernières ont repéré plusieurs nouveaux-nés dont les mères sont déjà suivies depuis plusieurs années. Ils sont donc prioritaires sur la liste des pups dont l’évolution du poids et de la taille sera suivie en 2018 ! J’aide Chloé à mesurer cette petite femelle absolument adorable qui se laisse faire sans broncher.

Nous passons une grosse partie de la matinée ainsi en bord de mer. Chaque Poupi pesé est marqué d’un petit numéro qui est collé sur les poils du dessus de son crâne afin de le repérer par la suite. Il est reposé auprès de sa mère à l’exact endroit où les filles l’ont attrapé. Souvenirs souvenirs…

Quotidien

Quelques lignes écrites sur le vif et à vif après un retour sur le chemin de Pointe B..

Des bourrasques d’air pur envoient valdinguer en grand les portes de mon cœur, alors que de petites mains timides mais fermes s’appliquent à constamment les refermer avec raison. Parce que j’ai peur. J’ai peur de trop replonger dans ce paradis terrestre et spirituel alors que les jours ici me sont plus que comptés. J’ai peur de trop donner ou plutôt trop prendre, et de ne plus réussir à rendre. Garder des barrières, ne pas trop être heureuse pour ne pas trop être malheureuse. Est-ce vraiment ainsi que l’on doit vivre ? Lisser la courbe pour éviter les Everest et les Mer Morte ?

 

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