Lundi 26 décembre, 19h20, heure réunionnaise (nous avons changé d’heure avant-hier soir). Je suis assise dans les canapés du forum du Marion Dufresne, cette grande salle de vie commune regroupant à la fois le bar et la salle à manger du bord. Le second service du dîner vient d’être sonné. Ce sont les gens « un peu importants » qui y dînent. Nous VSC avons déjà mangé auparavant, au premier service de 18h.

Je ne sais pas si j’arriverai beaucoup à écrire aujourd’hui. Ces derniers jours je n’ai pas pu.. Juste des bribes de phrases et de souvenirs couchés par-ci par-là, afin de ne pas oublier les ressentis et les instants de vie.

Voilà cinq jours que j’ai quitté Ams, et ça n’est pas très plaisant à écrire. Pourtant le choc s’atténue petit à petit, et être là-bas me paraît déjà appartenir à une autre vie : il y a pour l’instant entre le caillou et moi une barrière invisible de protection sentimentale, celle d’une bulle re-cicatrisant autour de mon être et étalant son baume sur la blessure de l’arrachement. Comme le dit si bien l’une des phrases fétiches des missions 67-68, « Faut pas dire que c’était facile ».

Car malgré ce que notre inconscient semble penser, non, le Marion ne va pas nous redéposer à Ams après quelques jours de croisière sympathiques. C’est fini. C’est bel et bien fini.

Les dernières photos d’Ams

Dernier vendredi sur Ams, et dernière manip hors base. Florian, Marine (ma successeur), Jérémie (successeur de Quentin), Guillaume, Quentin et moi partons à l’assaut du Grand Tunnel. C’avait été l’une de mes toutes premières manip sur l’île en décembre 2015, c’est aujourd’hui la deuxième fois que je m’y aventure. Frontales et casques vissés sur le front, nous nous glissons dans les entrailles d’Ams, ses couloirs de lave souterrains, et ses ambiances si particulières.

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Avec Guillaume et Quentin sous terre.
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Moi-même.

Arrivés au fin-fond d’un tronçon de tunnel, dans un cul-de-sac sous forme de cavité, nous nous sommes assis un moment sur les rochers abrasifs pour profiter de l’instant. J’ai éteint ma frontale et les autres ont suivi.

Noir.

Noir total et infini.

« Je crois que j’ai rarement eu l’occasion dans ma vie d’avoir les yeux grands ouverts et de ne pourtant rien voir. Rien de rien, même pas une infime lueur ou ombre. C’est tellement agréable et reposant ! » Je serais restée là des heures, dans cette nuit réparatrice et dans ce silence profond seulement brisé par le doux éclatement de gouttes d’eau tombant par gravité vers le sol. Mais c’était sans compter sur les estomacs de mes collègues, qui bientôt ont dicté la remise en marche de la troupe.

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Voyage au centre de la terre…

Les deux marins arrivés à l’OP2 dernière, aux postes de chef centrale (Chris) et d’électricien centrale (Nico) de la mission 68 d’Amsterdam, ont hérité en plus de leur boulot de l’entretien du Cabanon des marins et de son petit lopin de terre. La tâche n’a pas été prise à la légère et, après des semaines de travaux, désherbage, plantage, déversements de copeaux de bois, rénovation du barbecue, et autres activités diverses, le domaine du Cabanon est à présent resplendissant et encore plus accueillant qu’avant. Chris m’a demandé de prendre quelques photos pour illustrer un « avant/après ».

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Le Cabanon vu depuis le fond du jardin.
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Vue sur la Centrale derrière !
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Entrée sur jardinet, avec ses plants de tomates et ses salades (parmi les rares espèces de potager encore autorisées à Ams, et en certains lieux seulement). Vue sur mer à l’arrière !
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L’entrée du Cabanon, par un escalier de pierre descendant.

Derniers tamponnages de souvenirs… Guillaume a demandé à Michel (gérant postal de la mission 68) de lui préparer un tampon d’oblitération à la date de notre départ de l’île, afin de l’encrer sur sa carte souvenir d’Ams.

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Mich fabrique le tampon en assemblant les différents chiffres de la date en question.
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Tampon de fin sur la carte déjà bien remplie.. 🙂

Je reprends l’écriture de cet article le 31 décembre. Nous sommes arrivés hier à la Réunion, et pour le coup Ams me semble VRAIMENT appartenir à un autre monde lointain. C’est tellement étrange tout ça, heureusement que nous sommes trois à le vivre ensemble, on en parle, on s’exprime sur nos ressentis, on se comprend, on a peur des supermarchés et on fuit la foule ensemble. Mais bon, tout ceci est une autre histoire, reconcentrons nous sur Ams, même si en voir des photos serre un peu trop nos gorges ces jours-ci.

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Quelques jours avant l’OP4, séance décoration de Noël au Skua ! Xmas is coming !
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Cette année je n’ai pas fêté Noël à terre, mais sur le Marion.
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Dernier dimanche sur Ams : nos successeurs sont des amours et ont décidé de nous apporter notre petit-déjeuner au lit dans nos chambres respectives ❤ Room service sur commande !
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Mardi 20 décembre. Ça sent carrément beaucoup trop la fin…:/
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Manche à incendie parée en cas de problème hélico au niveau de la DZ.
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Dernières photos souvenir de la base, ici sans les grands arbres qui cachaient la Centrale en arrière plan. Si certains d’entre vous se posent la question de pourquoi tant de coupes ces dernières semaines sur Martin-de-Viviès, les raisons officielles avancées par les TAAF pour ordonner l’abattage de certains arbres sont leur proximité avec les bâtiments qui tend à amener beaucoup d’humidité dans les murs et aussi à produire trop de déchets sur les toits où nous effectuons la récupération des eaux de pluie (ça bouche les systèmes d’écoulement, etc, bref pas cool).
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Arrivée du premier hélico imminente, il est grand temps de faire une photo de passation IPEV ! Les équipes de VSC67 et VSC68 réunies 🙂

J’ai eu la grande chance, lors de cette OP de départ, de participer à la maintenance du relais radio 26 au sommet du Mont du Fernand (second point culminant de l’île) avec transport express en hélico ! (4 minutes de vol au lieu de 6 heures de marche, woohoo). En effet Diop, le nouveau BCR depuis l’OP2 dernière fin août, avait besoin d’effectuer quelques travaux sur place, remplacement de pièces rouillées, amélioration de la radio, etc. et a profité de la présence de l’hélicoptère pour caser cette manip. Comme il y a 3 places de disponibles dans l’appareil en plus du pilote et du mécanicien, Laurent le disams nous a proposé à Guillaume et à moi de l’accompagner : nous étions les deux derniers de la mission 67 à n’avoir jamais eu l’occasion de monter dans l’hélico pour se « balader » sur l’île lors d’une OP.

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À peine les visiteurs descendus à terre lors de ce premier jour d’OP4, Guillaume, Diop et moi embarquons dans l’hélico, emportant avec nous tout le matériel nécessaire pour la maintenance ainsi que pour un éventuel retour à pied au cas où les conditions météo se dégraderaient et empêcheraient l’hélico de venir nous rechercher en fin d’après-midi.
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Instants magiques de survol du petit caillou… Comme c’est étrange de le voir ainsi après l’avoir toujours parcouru à pied !
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Passage à proximité d’Antonelli.
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Cratère d’Anto 🙂
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Mont du Fernand en vue !
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Les sommets de l’île commencent à se dessiner.
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Approche imminente !
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Le Plateau des Tourbières et le Fernand avec ses parois aux airs d’inaccessibilité.
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Sur l’extrême droite, cachée en grande partie par l’hélico, la voie d’accès terrestre au plateau sommital.
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L’hélico s’est délicatement posé au sommet, le mécano nous a ouvert les portes, nous sommes sortis en tenant bien nos affaires pour que rien ne s’envole dans les pales, avons fait quelques pas pour nous éloigner rapidement de l’appareil, puis il s’est ré-envolé et rapidement éloigné pour retourner vers la base procéder à toute la livraison de fret (vivre, matériel). Silence.

Nous sommes un peu déboussolés par le fait de nous retrouver si soudainement ici alors qu’il y a quelques minutes nous étions au beau milieu d’une foule de personne débarquant du Marion Dufresne dans l’excitation habituelle. Alors qu’il faisait bien chaud sur base, ici le fond de l’air est frais. Seul le bruit très lointain du ressac des vagues 800 m plus bas rompt le silence quasi-impérieux. Et, partout autour de nous, des albatros fuligineux fendent l’air dans des souffles dignes de flèches d’arbalètes. C’est irréel.

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Dans le nuages environnants, des ombres chinoises d’albatros jouant de leurs pattes palmées pour surfer dans les courants d’air.
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Toutes plumes ébouriffées !
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Détails herbeux.
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Le relais 26.

La vue n’était que partiellement dégagée au début, mais les nuages se déplaçaient très vite dans le ciel. Après une ou deux minutes pour admirer la vue, Diop s’est mis au travail à l’intérieur du relais, nous laissant le soin à Guillaume et à moi de commencer à dévisser toutes les pièces rouillées des haubans extérieurs afin de les remplacer par des neuves.

Guillaume et moi savourons chaque instant, ayant bien conscience de voir pour la dernière fois ces paysages si beaux qui ont accueilli tant de belles manips ces treize derniers mois. On observe en silence, on se comprend, les regards en disent long. C’est la fin, et ça n’est pas vraiment possible à réaliser.

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Infini des eaux, qui deux jours plus tard deviendront notre maison.
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Skua en envol juste à côté du relais.
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Sur fond de Plateau des Tourbières.
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😀
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Petite toilette.
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Fail de cadrage, mais j’aime bien alors voilà.
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Ces oiseaux marins m’ont toujours fait penser à des rapaces avec la couleur de leur plumage. Ils sont pourtant bien plus proches des albatros que de tout aigle ou gypaète !
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Parce qu’on était quand même là pour travailler, hein.
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Le Plateau se dégage, la vue sur la Dives aussi 🙂 Bye bye Ams, gonna miss you.
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Hard work.
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Fuli fuli ❤
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Les becs jaunes sont aussi de la fête pour ce ballet d’au revoir. Depuis les falaises d’Entrecasteaux, ils se laissent porter par les courants atmosphériques jusqu’à nous.
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Albatros à bec jaune 🙂
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Trace du transit du Grand Balcon passant devant la Rambarde.
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Zoomed off 🙂 En septembre dernier nous empruntions ce chemin à 6 pour monter au Fernand à pied !
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Trio de fulis.
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🙂
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J’étais campée devant mon appareil photo à l’affut, attendant d’avoir dans le cadre à la fois un fuli et un bec jaune. Après de longues minutes de patience les alba ont enfin été conciliants et j’ai appuyé sur la gâchette toute contente. Pressée de voir le résultat, j’ai activement appuyé sur la touche « zoom + » de mon appareil photo deux fois de suite. Enfin, c’était en tout cas mon intention… La touche se trouvant sous mon doigt était en fait une très jolie petit poubelle, sur laquelle dans la précipitation j’ai donc appuyé une fois pour « supprimer » suivie d’une deuxième fois pour confirmer que « oui je désire bien supprimer cette photo ». Après une vague de râles d’insultes intérieures contre ma personne et de nouvelles longues minutes d’attente, les zozios ont été assez sympa pour reproduire la scène, ouf 🙂
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800 m plus bas.
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Nuées d’albas.
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Le Vulcain, cratère sur le Plateau des Tourbières.
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Contreforts du Pignon.
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Photo souvenir officielle.
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Photo souvenir officieuse.
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Photo-selfie touristes.
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Purée c’est beau et je suis très nostalgique à la vue de cette photo depuis mon canapé à la Réu. Tristitude.
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Le travail est fini, on vient d’appeler le taxi à la radio, il n’arrivera qu’une heure plus tard ! On profite on profite.
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Les masses d’air remontent les falaises en masse et se transforment en nuage en arrivant au niveau du Plateau. Je reste hypnotisée par ce manège un long moment, tentant de m’imprégner de chaque instant jusqu’au dernier de mes globules rouges, j’en ai besoin, je dirais même que c’est vital.
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Bec jaune.
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Et finalement, le taxi arrive… On rassemble les sacs, on inspire un grand coup, on lance de derniers regards, on ferme les yeux un instant, et on se prépare à fermer cette parenthèse exceptionnelle pour retourner dans la folie de l’OP. C’était le dernier bol d’air.
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Décollage.
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Goodbye, Mont du Fernand.
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Le pilote nous fait survoler Anto.
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Retour sur base.
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Les petites pirouettes du pilote qui font plaisir.

Pour notre OP de départ, et pour la première fois depuis notre arrivée sur l’île, nous (VSC partants) avons été libérés de toute tâche communautaire (petite marie, playmobil) pendant la présence du Marion Dufresne au large d’Ams. Alors que d’habitude nous passions notre temps à courir entre la souillarde, l’aspirateur et la DZ, nous avons cette fois-ci passé deux jours à faire visiter notre île aux VSC de Crozet et Kerguelen qui avaient quitté leur district quelques jours auparavant après une année d’aventures.

Les retrouvailles sur la DZ ont été bien chaleureuses, et c’est avec grand plaisir que nous avons revu ces bouilles un an après avoir partagé avec eux le séminaire de l’IPEV et la rotation de l’OP3 2015. Les barbes et les cheveux ont bien poussé, mais on reconnaît très bien chacun d’entre eux. C’est comme si on s’était quittés hier ! Et pourtant, on devine que chacun a un peu changé, grandi, muri.

Le premier jour nous leur avons fait faire un tour de base, des grottes alentours, et les avons accompagnés jusqu’à Antonelli et Pointe Bénédicte. En quittant la station pour revenir sur base, Guillaume et moi avons réalisé que c’était la dernière fois que nous y mettions les pieds… L’émotion a frappé sans trop crier gare et nous avons pris quelques minutes pour assimiler la chose en retrait du groupe.

Le lendemain, après une dernière nuit amstellodamoise (blanche de festivités bien sûr) nous les avons accompagnés jusqu’à BMG ; phylicas et surplomb de falaise au rendez-vous ! En rentrant sur base à midi, Chris et Nico (les deux marins de la mission 68) nous ont invités à partager notre dernier repas sur Ams avec eux au Cabanon, autour d’un barbecue de langoustes. Grand soleil et grande chaleur. Alors que j’étais assise sur des marches dehors à avaler lentement quelques bouchées de taboulé, le navigateur Kito de Pavant (descendu à la journée du Marion pour s’aérer un peu et faire une pause dans la montagne de paperasse dans laquelle il nage depuis son avarie) est venu s’asseoir à côté de moi. Sourires échangés, et discussion engagée, nous avons parlé un long moment de ce qu’est l’hivernage, de l’isolement, d’à quel point nos expériences sont incomparables malgré des similitudes et d’à quel point elles nous ont grandis. Sans même connaître le nom de cet homme avant il y a quelques semaines, j’ai tout de suite éprouvé un profond respect pour sa personne et les voyages qu’il a entrepris lorsque je me suis retrouvée face à lui.

Sachez que cet article est un supplice à écrire, les mots ne veulent tout simplement pas sortir. J’ai l’impression d’écrire un brouhaha sans queue ni tête, et de m’arracher les phrases du fond du corps dans un effort surhumain. Et pourtant j’ai envie d’écrire, j’ai envie de boucler ces lignes, d’en faire un beau souvenir dans lequel je pourrai me replonger. Mais non, faut clairement pas dire que c’était facile.

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J’en oubliais même ceci. Le tout dernier matin, avant que les VSC de Ker et Cro ne débarquent pour leur deuxième journée sur Ams, Marine nous a emmenés Quentin et moi à la MAE pour une ultime session pups. Séquence émotions alors que nous avons marqué trois petits nouveaux nés pour le suivi 2017 de Manon. Me voici avec une petite fille dans les bras ❤
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Que dire…
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Lunettes de rigueur après la nuit blanche.
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Et coup de soleil sur le nez attrapé au Fernand la veille ! Poupi ❤
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Le Marion toujours en vue pour nous rappeler qu’aujourd’hui, il nous attend.
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La mission 67 restante (tous partants sauf Marine qui part en Janvier) et les deux marins de la 68 au Cabanon, dernier midi.
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16h passées. Les rotations d’hélico reprennent pour embarquer tout le monde à bord, hivernants en dernier. Je vais m’asseoir seule sur le banc de la solitude, le regard et les oreilles perdus au milieu des milliers d’otaries en contrebas. Bientôt, Quentin me rejoint. C’est Bagdad dans les cerveaux, je chante un peu dans le vent pour dénouer ma gorge. Guillaume arrive dix minutes plus tard. Arrête de pleurer tu vas nous faire pleurer aussi qu’on lui dit. Bien sûr on y passe tous.
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Les rotations hélico s’enchainent, on ne bouge pas de notre banc. Je n’arrive plus vraiment à réfléchir, j’ai switché l’encéphale sur off, protection de dernière minute. Heureusement qu’ils sont là. C’est fou comme sans s’en rendre compte on a appris à se connaître bien mieux que beaucoup de personnes qui nous sont proches en métropole. Même les choses les plus futiles. On reconnaît le bruit de pas de chacun, on sait qui est présent au Skua rien qu’en regardant quels chaussures ou chaussons sont posés à l’entrée, on sait quelle serviette de table appartient à qui et on reconnaît la façon d’écrire de chacun. Les lettres toutes rondes de Ju, l’écriture cursive d’Olive, l’encre bleue turquoise de Marine, ou le « Q » particulier de Quentin. On reconnaît la pression des mains sur les épaules sans avoir à se retourner, la façon d’ouvrir les portes, l’odeur des vêtements… On a vécu ensemble un an.

Les secondes fuyant, il nous a fallu rejoindre la DZ. Je ne m’étalerai pas sur les derniers moments, tout est un peu devenu brouillard depuis. Étreintes en pagailles, lunettes de soleil pour tout le monde, derniers « profitez à fond ! » à nos successeurs, énièmes « qu’est-ce qu’on aurait aimé continuer avec vous… » à l’équipe de la 68, et déjà le dernier hélico se pose devant nous. Je ne réalise pas tout de suite que c’est le dernier, je crois qu’il en reste encore un et que j’ai le temps de dire au revoir à chacun, puis soudain je comprends qu’il me faut monter à bord, maintenant, tout de suite. C’est dans la précipitation que j’étreins chacun, je n’ai même pas le temps de le faire pour tous (mais hors de question d’oublier Marine que nous laissons seule rescapée de la 67 derrière nous), et voilà que je cours me réfugier à l’intérieur de l’engin. Ça pleure parmi les restants, personnellement je résiste jusqu’à voir entrer en larmes les autres VSC. Tout passe trop vite, on agite les bras à travers les vitres, et sans avoir le temps de réaliser l’hélicoptère se pose sur la DZ à l’arrière du Marion Dufresne.

Les lunettes de soleil campées sur nos nez ne suffisent pas à cacher les torrents de larmes dévalant nos joues. Tous, sans exception, nous pleurons. Le bateau tangue, Guillaume se fait même une entorse à la cheville en posant le premier pied à bord, signe du destin ?

L’arrachement est brutal, on a beau s’y préparer depuis un an c’est beaucoup trop violent. On croise le regard de nos compagnons et sans avoir un mot à dire on partage silencieusement notre tristesse. On est perdus, on marche à l’aveugle, on tend nos gilets de sauvetage au marin qui les réclame sans même vraiment voir son visage, et ça tangue encore. La fatigue de deux jours sans dormir, l’émotion et la houle donnent immédiatement envie de vomir, mais on monte quand même directement sur le pont supérieur pour parler à la radio à nos amis qui se sont dirigés vers le banc de la solitude.

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Depuis le Marion. Pte B.
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Face à la base.
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Pont supérieur.
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More or less happy to see you again, Marion.
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Ams..
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Anto / Pte B.
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Base.
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La Recherche.
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Le Fernand là-haut.
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Et on finit par s’éloigner. Le commandant a peur d’être en retard sur son planning pour aller jusqu’à Tromelin dans quelques jours, il décide donc qu’on ne passera pas devant les falaises d’Entrecasteaux pour le départ comme ça se fait traditionnellement. Bien. Nous n’aurons jamais eu la chance de longer l’île en bateau en un an, alors que d’autres années comme la précédente cela s’est fait plusieurs fois. Un peu de frustration..
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Pétrel géant. 18h, la sonnerie retentit dans le bateau pour annoncer le premier service du dîner auquel nous devons manger. Rien à faire, nous ne quittons pas le pont et restons là à regarder Ams s’éloigner. Pas de dîner pour ce soir.
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..
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Pétrel
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Pétrel sur Dives.
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Isabelleneseraplussursoncaillou.

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