Nous sommes Jeudi. Le Marion arrive Mardi à Amsterdam dans le cadre de sa quatrième et dernière rotation de ravitaillement des Terres Australes Françaises de l’année 2016. OP4.

C’est un mélange d’excitation, de crainte et d’impatience qui vogue entre mon cœur et mon cerveau en ces derniers jours de calme. La tension est palpable, l’impression d’un millier de choses à faire avant le départ bien présente, et en même temps le sentiment d’avoir bien géré mon temps et d’avoir accompli la quasi totalité des points encrés sur ma « to-do-list ».

Le départ est imminent, mais voici pour vous encore quelques instants de vie amstellodamoise qui ont peuplé ces dernières semaines depuis l’OP3.

Une dernière baignade.

La combinaison de plongée est sortie de la malle où je l’avais rangée pour un dernier plongeon dans l’océan amstellodamois. Les compagnons de plongée ne sont plus les mêmes qu’il y a quelques semaines : plus un pups à l’eau, seulement d’énormes mâles et quelques femelles. L’ambiance est tout autre, mais magique aussi. Ces grands enfants sont tout aussi curieux que les petits, bien que plus craintifs et s’approchant moins (ce qui n’est pas pour nous déplaire parfois, à la vue de la masse de certains !). Ils nous regardent avec leurs grands yeux sombres, tournicotent autour de nous dans un ballet d’intrigues et d’évaluation de la situation.

J’ai profité de ma dernière baignade par un temps magnifique, de ceux qui permettent aux rayons du soleil de transpercer la surface de l’eau et de plonger en rais de lumière vacillants jusqu’aux rochers du fond. L’eau était « chaude », pour la première fois depuis l’été dernier. J’ai profité des 7 mm d’épaisseur de ma combinaison pour me laisser flotter comme un bouchon, tête sous l’eau et tuba pointé vers le ciel, dévorant des yeux tout ce monde sous-marin où le regard croise un petit poisson aux couleurs vives, une langouste entre deux basaltes, ou encore une énorme otarie jaillissant sous votre nez dans un tumulte de bulles d’air.

C’est comme ça qu’est apparue cette femelle : nageant au fond de l’eau, je l’ai découverte sans m’y attendre sous mes yeux. Les siens étaient braqués sur moi, avec cette lueur de curiosité où on croit deviner l’envie de s’approcher plus pour comprendre ce qu’est cet être étrange, et en même temps l’appréhension qui oblige à garder une distance de sécurité minimale. Nous nous sommes regardées quelques secondes, … puis avons commencé à jouer.

Elle a accéléré et j’ai suivi son mouvement, restant toujours en surface alors qu’elle ne quittait le fond régulièrement que pour faire un bond hors de l’eau puis replonger. Pendant plusieurs minutes nous avons nagé ensemble, elle semblait ralentir régulièrement et attendre que je la rattrape en ne me quittant pas du regard. Nous avons tourné sur nous même, effectué des virages serrés dignes des plus grands pilotes de formule 1, j’ai bu deux ou trois fois la tasse à travers mon tuba immergé, et j’ai finalement ressorti la tête de l’eau pour me rendre compte que je m’étais bien éloignée des autres baigneurs sans m’en rendre compte. C’est à contrecœur que j’ai laissé derrière moi ma compagne de jeu et que j’ai rapidement nagé pour rejoindre le reste du groupe. Une chose est sûre, ce fut une belle dernière expérience.

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Photos juste avant une autre baignade quelques jours avant.
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Les éléphants de mer de retour à la Cale pour muer 🙂
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Gni !! 😀
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Ma successeur Marine en train d’effectuer un prélèvement d’eau de surface pour notre laboratoire de Grenoble.
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Gnu :3
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Ça c’est de la sieste !
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Le premier nouveau Poupi que j’ai vu ! Contrairement aux apparences de tableau familial, avec le gosse, la mère et le père se reposant ensemble, il y a très peu de chances pour que le mâle à droite soit le père du petit pup. En effet, c’est lors de la saison de reproduction fin 2015 que cette femelle a été fécondée, et il n’y a pas de notion de couple chez les otaries (contrairement aux albatros qui retrouvent le même partenaire tous les ans).
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Bis
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À la tétée !
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Bis
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Rencontre … quel est l’adjectif pour « espèce » ? Rencontre spéciale ? Non. Rencontre spatiale ? Encore moins x) Bon, rencontre inter-espèces !
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Dans un bain de lumière.
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En plein saut 🙂
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La position « bouchon » des otaries, l’une de leurs préférées ! Seules les palmures arrières sortent de l’eau, le corps à la verticale et la tête en bas, elles tournicotent sur elles-mêmes en observant ce qu’il se passe autour d’elles. Très comique vu de l’extérieur, avec les petites palmures qui balancent de gauche à droite au gré des vagues et des mouvements de l’animal.
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Zone de baignade.
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À la sortie de la douche.
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Time to tan !
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Les skuas ne perdent pas une occasion de manger, ici en récupérant un morceau d’appât à langouste des casiers qui flottait dans l’eau.
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Communication houleuse. « Non, je n’ai aucune envie de rejoindre ton harem ! »
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À la pêche.
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Hmm, dure dure la vie. Mâle 🙂
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L’appel.

Un chemin connu par cœur.

« Isa, est-ce que tu as l’impression de le connaître par cœur après un an, ce chemin ? »

Ma successeur et moi nous rendons à Pointe B pour une maintenance sur l’analyseur de mercure.

Depuis l’OP3, je suis comme les collègues VSC en pleine passation de consignes avec la personne qui va me remplacer pendant un an : Marine, « VSC mercure » de la mission 68 d’Amsterdam. Le rôle d’instructeur n’est pas forcément celui où je me sens le plus à mon aise, mais l’expérience est enrichissante et l’ambiance très bonne. Je me rappelle de cette même période l’an dernier où Joyce et Nicolas, avec l’aide d’Hélène, me formaient moi pour me préparer au mieux à l’année qui m’attendait. Ca me paraît aujourd’hui lointain, très lointain. Tellement de choses se sont passées depuis…

« Je ne me suis jamais vraiment posé la question en fait.. mais je crois que oui. Je crois bien que oui. Je peux par exemple te dire qu’à partir de ce pas que tu viens de faire il nous reste 5 minutes avant d’arriver à Pointe B. À la Vierge, il nous en restait 7,5. Je sais qu’après tel virage on peut voir la base, après tel autre les balises, que c’est à partir de tel rocher que le vent se lève quand il est d’Ouest, et qu’au contraire à tel endroit on est à l’abri, qu’ici il y a toujours des chardons alors que là le chemin va s’élargir, que cette touffe d’herbe ne cache aucun trou et qu’on peut y aller franco, alors que ce rocher est saillant et qu’il faut faire attention à sa cheville. »

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Marine et moi à Pointe B, avec l’Austral en arrière plan (le seul bateau de pêche autorisé dans la zone, qui est arrivé pendant l’OP3 à Ams pour sa deuxième marée de 2016).
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Photos de passation ! À gauche en orange l’entrée de la ligne de prélèvement d’ozone atmosphérique, et derrière nous sur la plate-forme l’entrée de la ligne de mercure atmosphérique. Nos deux manips à Pointe B !
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Sieste scirpeuse de passation.
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Quentin & I, dans le hall d’entrée de l’Albatros où nous logeons pour un mois. L’OP3 a amené la plus grosse vague de marionite de l’année. La « marionite », pour rappel, c’est tout simplement le lot de microbes amenés par les passagers du Marion Dufresne qui ont attrapé froid lors des escales à Crozet et à Kerguelen. Ils débarquent tous malades sur Ams, où nos pauvres petits corps sont dépourvus de défenses immunitaires après un an passé sans microbes/virus. Nous avons cette fois-ci pour beaucoup attrapé un bon gros rhume, et je n’y ai pas échappé malgré les litres de gel hydro-alcoolique vidés sur mes mains durant toute l’OP. Olivier a eu pitié de nous et a fait une annonce un soir avant le dîner : il nous avait coupé des feuilles d’eucalyptus à broyer et à laisser infuser dans de l’eau bouillante pour faire des séances inhalations et déboucher les sinus ! Ni une ni deux, le soir même nous nous sommes exécutés avec Quentin 🙂
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Le skua aussi a le nez qui gratte.
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La MAE change de visage pendant la saison de reproduction. Toutes ces otaries que vous voyez là sont d’imposants mâles, la tête redressée en alerte pour surveiller leurs harems et territoires bien délimités. Si un autre mâle ose s’y aventurer, de retentissants grognements résonnent par dessus tout le brouhaha habituel de la zone, et c’est un remue-ménage pas possible qui s’engage.
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Petit Poupiiiiii. J’avais oublié à quel point ils sont maladroits avec leurs palmures qui semblent bien trop grandes pour eux et dont ils n’ont pas l’air d’avoir bien saisi le mode de fonctionnement encore.
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À l’abri du rocher.
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Toujours aussi gagas après un an ! Guillaume.
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Des canotes de l’Austral croisent juste devant la MAE. À leur bord, des pêcheurs réunionnais venus poser et relever des casiers à langoustes.
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Autre focus.
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Nous leur faisons de grands signes de bras, et après quelques secondes ils nous répondent en retour. C’est agréable d’avoir d’autres vies humaines dans le champ de vision !
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Déferlante.

La Vierge, enfin.

La pointe de la Vierge se situe à peu-près à mi-distance entre la base et la station de Pointe Bénédicte. Un crochet de quelques dizaines de mètres depuis le chemin permet d’accéder au sommet d’une main-courante qui descend le long de la « falaise » (pas verticale pour un sou à cet endroit). C’est un endroit qui surplombe des platiers en contrebas, couverts d’otaries en permanence. Une petite statuette de la Vierge s’y trouve fixée dans le basalte, et on y découvre une vue magnifique sur la côte Nord de l’île, ses falaises, Pointe B et la Pointe de la Recherche, l’océan à perte de vue, bref c’est beau.

En tant que chimiste de l’atmosphère, j’ai eu l’occasion de passer… disons en moyenne 2,5 fois par semaine, pendant 13 mois, soit 140 allées à Pointe B, x 2 pour le retour, 280 fois devant la pointe de la Vierge ! Et jamais jusqu’à présent je n’étais descendue en bas de la main courante. C’était sur la liste des choses à faire, faciles à cocher, que j’aurais tout le temps d’accomplir..

Et voilà qu’à deux semaines de mon départ, cet endroit restait le seul « notoire » de l’île que je n’avais encore jamais visité. La présence de 3 personnes étant obligatoire pour descendre la main-courante, c’est avec Guillaume et Marine (qui n’y était encore jamais allée non plus) que je m’y suis rendue.

Nous y avons pique-niqué sous une couverture nuageuse qui s’est petit à petit disloquée pour laisser place au grand ciel bleu redondant ces derniers temps. Après le repas, je me suis allongée sur un replat surplombant l’eau quelques mètres plus bas, et ai perdu mon regard, mes oreilles et le fil de mes pensées dans le ressac de l’océan contre les rochers. Toute cette eau va indéniablement me manquer…

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La pointe de la Vierge vue d’en haut. Nous allons descendre (par le haut de la photo au niveau du dernier ressaut visible et coupé) et rejoindre le ressaut central sous la ligne ocre.
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Emplacement de l’ancienne station de mesures atmosphériques provisoire, cratère Olympe sur le ciel.
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Descente de la main-courante. Les deux photos précédentes ont été prises depuis le plateau en haut de la photo. On voit le mât de Pointe B au fond.
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Platier basaltique.
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La vision qui s’offre à moi lorsque je m’allonge après manger.
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To the left.
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À l’assaut des ombres sur l’eau.
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Ne pas prêter attention aux peintures faciales réalisées avec la terre oxydée de la couche ocre visible dans la première photo ! Y’a des fois, comme ça… x)
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Cirque de coulées de lave.
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Marine profite de l’ambiance.
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Et nous la rejoignons sur son perchoir d’où la vue est superbe..
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Nous surplombons une mini-crique entièrement peuplée de mâles célibataires…
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… dont certains ne cessent de nous surprendre avec leurs positions de sieste. Celui-ci avait la tête qui petit à petit s’immergeait, des bulles sortaient alors de ses narines et machinalement il se redressait un tout petit peu pour retrouver de l’air frais à respirer. Bis repetita.
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Family portrait.
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Les vagues viennent recouvrir les roches de chaque petit ressaut de terre débordant sur l’océan.
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Pointe B et pointe de la Recherche au fond.
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Mère, enfant, et chercheur de partenaire.
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Devant la MAE (rochers bruns et jaunes derrière Marine et Guillaume) et la base.

Le retour aux pups.

Avec l’arrivée des nouveaux nés à la MAE, le travail de Marine (aidée de sa successeur Manon) vis à vis des otaries a repris de plus belle après la trêve d’Octobre/Novembre. Tous les jours, elles doivent se rendre sur place et compter tous les nouveaux nés (reconnaissables grâce à leur cordon ombilical encore accroché à leur ventre, et le placenta qui traîne dans le coin aussi). Il y en a à l’heure où j’écris plus de 30 par jour, rien que sur la mini-zone d’étude ! 200 d’entre eux vont être suivi toute l’année par Manon jusqu’à leur départ de l’île dans un an. Pour les repérer et les identifier dans la base de donnée, on leur colle pour l’instant une petite étiquette avec un numéro sur les poils du dessus de leur tête 🙂 Chaque jour, les filles ont besoin d’un manipeur pour les accompagner sur la MAE et faire office de nounou de pups : il faut le tenir sur ses genoux pendant qu’elles lui posent l’étiquette, puis aider à le mesurer et à le peser. Ce jour-là Manon était en manip au Plateau des Tourbières, Guillaume et moi avons donc accompagné Marine à la MAE.

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Skua en pleine tentative de communication.
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Lueurs du soir bonsoir.
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Au loin près de l’eau, un Poupi déjà marqué un jour précédent avec sa petite étiquette jaune sur la tête.
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Marine a repéré un nouveau né. Elle attend d’être sûre que la reconnaissance avec sa mère a bien été faite, qu’ils ont mutuellement identifié le cri de l’autre, puis elle l’attrape délicatement pour l’amener un peu à l’écart où je l’attends. À la fin de la manip, elle ira le reposer aux côté de sa mère.
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Gnu ❤
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Ce petit gars (sexe déterminé par Marine) était très très calme et tout gentil. Quand ils viennent juste de naître, ils ne savent pas encore ce qui est normal ou non dans leur environnement. À partir de quelques jours ils ont déjà forgé leurs repères, et se faire attraper par un ornithotariste n’en fait pas partie ! Ils sont alors souvent beaucoup plus agités et grognons.
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« Quelle drôle de vie m’attend ? »
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Guillaume a mitraillé de photos, mais tout ceci se déroule rapidement, nous essayons d’impacter au moins sur le quotidien ce ces animaux sauvages. Marine est en train de préparer la petite étiquette.
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Poupi #33 est équipé ! Il a encore son cordon attaché au nombril, et n’est vraiment pas farouche 🙂 Ici sur la planche de mesure. J’espère qui passera tous les obstacles de cette première année de vie cruciale et qu’il ira jusqu’au bout de sa croissance allaitée en Novembre 2017. Manon pourra me dire ça au fil des mois qui passent !

Un air de déjà-vu.

Il y a quelques jours nous avons reçu la visite du Nivôse, frégate de surveillance de la Marine Nationale qui avait déjà approché Ams en Mars dernier. Une quinzaine de ses marins sont descendus sur Ams via trois rotations de Panther, ont déjeuné avec nous au Skua puis ont fait une bonne balade sur l’île pendant plus de 2 heures, accompagnés par le disams et quelques hivernants.

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Arrivée du Panther sur la DZ. Toujours aussi impressionnant visuellement et auditivement.
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Deuxième rotation.
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Fin de la troisième rotation, l’hélico repart à bord et ne reviendra qu’en fin de journée pour récupérer ses marins.

Et maintenant…

J’ai bien peur que cet article soit le dernier que je poste depuis Ams. Il y en aura encore quelques autres sûrement, mais écrits après mon départ de l’île, sur l’OP, le Marion, la Réunion. L’heure n’est pas encore aux au revoir avec vous, mais l’est certainement pour moi avec cette île. L’écrire est douloureux, le vivre le sera d’autant plus. Wait and see, quelques jours me séparent encore de la séparation.

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Repas entre derniers 67ards au jardin météo.

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